De la loi à l'amour (1)

Le paradoxe du devoir nous a conduits au problème de l'articulation bonheur-morale. Pour résumer, si j'agis par plaisir, on peut considérer que j'agis dans mon intérêt personnel, puisque mon action contribue à mon bonheur personnel. Pour que mon action soit proprement morale, il faudrait donc que mon action ne me cause aucun plaisir, voire résiste à mes désirs. Il semble donc y avoir incompatibilité entre bonheur et morale.

Pour tenter de surmonter cette opposition (déprimante), il faudrait donc trouver un terrain où intérêt personnel et moralité se trouvent réconciliés : un domaine dans lequel l'opposition entre l'action effectuée "par plaisir" et l'action effectuée "par devoir" se trouve dépassée. Nous allons expérimenter deux voies : la voie chrétienne, et la voie psychanalytique qui, on s'en doute, seront très différentes !

La première voie est celle que la théologie chrétienne classique a cherché à dégager à travers la thématique de l'amour. L'amour n'établit-il pas un point de convergence entre l'amour de soi et l'amour de l'autre ?

 

 

Pour comprendre la manière dont les penseurs chrétiens ont conçu la place et le rôle de l'amour dans le rapport à Dieu, à soi-même et à l'autre, et expliquer la manière dont l'amour permet de dépasser l'opposition entre devoir et bonheur, il faut repartir du problème qui s'est posé aux premiers chrétiens. Ce problème, c'est le rapport au Judaïsme.

Car le christianisme n'est pas né comme une "nouvelle" religion (comme ce sera le cas pour l'Islam, par exemple). A l'origine, les chrétiens sont des Juifs, membres de la communauté juive, qui ne cherchent pas du tout à affirmer qu'il faut abandonner la religion juive pour lui substituer une autre religion. L'idée fondatrice du christianisme est au contraire que le Dieu des Juifs, Yahvé, le Dieu d'Abraham, a envoyé son Fils pour racheter la faute originelle des Hommes, commise par Adam. Il ne s'agit donc pas d'un autre Dieu, et il ne s'agit pas d'abolir la parole des Prophètes qui ont précédé le Christ ; au contraire, il s'agit de la prolonger, de la renouveler à la lumière de ce nouveau Prophète qu'est Jésus Christ.

En quoi ce problème du rapport au Judaïsme nous éclaire-t-il sur le rapport entre bonheur et devoir ? Ce qui tient le place du Devoir, dans le Judaïsme, ce sont évidemment les Commandements divins énoncés au sein de l'Ancien Testament, de la Torah, c'est-à-dire la Loi juive. Ce sont donc, en premier lieu, les dix commandements transmis par Dieu à Moïse sur le Mont Sinaï. Les Dix Commandements sont les devoirs absolus du croyant.

 

Il va de soi que le christianisme naissant, qui se veut un prolongement du Judaïsme, ne peut  pas renier ces commandements pour leur substituer d'autres impératifs. De façon générale, le christianisme ne peut pas dire : la Loi est périmée, il faut adopter la nouvelle Loi énoncée par Jésus. La Loi a été énoncée par Dieu, elle est donc nécessairement valide. Bien. mais dans ce cas comment intégrer la nouveauté des enseignements de Jésus ? Faut-il simplement dire qu'il nous apporte d'autres commandements, qu'il faut ajouter aux précédents ? Ou s'agit-il d'autre chose ?

Un épisode du Nouveau Testament (la partie de la Bible qui concerne la vie et les enseignements de Jésus et des Apôtres) est éclairant. Dans le Nouveau Testament, certains personnages viennent régulièrement poser à Jésus des questions qui visent manifestement à le mettre en contradiction : ce sont les Pharisiens. Les Pharisiens adoptent une stratégie récurrente : ils mettent Jésus face à une situation dans laquelle la Loi juive nous commande d'adopter une attitude déterminée... attitude qui semble entrer en conflit avec les enseignements de Jésus lui-même. L'idée est claire :

     a) soit Jésus reconnaît la Loi juive, et il est obligé d'adopter un comportement qui semble ne pas correspondre à ce qu'il dit

     b) soit il adopte un comportement conforme à sa parole, mais alors il admet qu'il ne respecte pas la Loi juive.

L'un des épisodes les plus connus de ce débat entre Jésus et les Pharisiens est celui de "la femme adultère". Il se trouve notamment dans l'Evangile de Jean. Voici le texte, qui vaut la peine d'être lu :

Jésus se rendit à la montagne des oliviers. 2 Mais, dès le matin, il alla de nouveau dans le temple, et tout le peuple vint à lui. S'étant assis, il les enseignait. 3 Alors les scribes et les pharisiens amenèrent une femme surprise en adultère; (8-4) et, la plaçant au milieu du peuple, 4 ils dirent à Jésus: Maître, cette femme a été surprise en flagrant délit d'adultère. 5 Moïse, dans la loi, nous a ordonné de lapider de telles femmes: toi donc, que dis-tu?

6 Ils disaient cela pour l'éprouver, afin de pouvoir l'accuser. Mais Jésus, s'étant baissé, écrivait avec le doigt sur la terre. 7 Comme ils continuaient à l'interroger, il se releva et leur dit: Que celui de vous qui est sans péché jette le premier la pierre contre elle. 8 Et s'étant de nouveau baissé, il écrivait sur la terre. 9 Quand ils entendirent cela, accusés par leur conscience, ils se retirèrent un à un, depuis les plus âgés jusqu'aux derniers; et Jésus resta seul avec la femme qui était là au milieu. 10 Alors s'étant relevé, et ne voyant plus que la femme, Jésus lui dit: Femme, où sont ceux qui t'accusaient? Personne ne t'a-t-il condamnée? 11 Elle répondit: Non, Seigneur. Et Jésus lui dit: Je ne te condamne pas non plus: va, et ne pèche plus.

On voit bien ici comment les pharisiens tentent de montrer que Jésus transgresse la Loi juive, contrairement à ce qu'il dit. La Loi Juive dit qu'il faut lapider la femme adultère (on remarquera tout de même au passage que, selon la Torah, il ne suffit pas que la femme "avoue" pour que l'adultère soit juridiquement établi ; il faut deux témoignages concordants... ce qui est déjà beaucoup.) Donc Jésus, étant en présence de la femme adultère, n'a (apparemment) que deux possibilités : soit dire "lapidez-là", et dans ce cas il montre qu'il agit bien conformément à la loi juive ; soit il dit : "ne la lapidez pas", et alors il donne raison aux pharisiens qui l'accusent de violer les principes de la Torah.

Jules-Arsène Garnier, "Le supplice des adultères", 1876

Or que fait Jésus ? Il ne contredit absolument pas loi juive. Il dit : "que celui d'entre vous qui est sans péché jette le premier la pierre contre elle". Je ne vais pas tenter ici une interprétation de ce texte biblique, n'étant ni rabbin, ni prêtre (il existe toutes sortes d'exégèses de ce texte, y compris féministes : Jésus établirait la femme comme "être juridiquement responsable"....) Mais on peut néanmoins souligner que Jésus indique ici, non une nouvelle loi (qui abolirait l'ancienne), mais une nouvelle façon de l'appliquer, c'est-à-dire une nouvelle façon de la comprendre. Jésus ne dit pas : "abolissez la loi", il nous montre comment, lui, l'applique. Et ce qui est très fort, c'est que ce n'est pas seulement une application personnelle : Jésus contraint par sa réponse tous les accusateurs à faire comme lui (c'est d'eux-mêmes que les accusateurs se retirent, ce qui signifie qu'ils reconnaissent qu'eux-mêmes ne peuvent châtier la femme adultère). Plus encore, il fait de son application de la loi une application qui suit celle des autres ! ("Moi non plus...", etc.)

Jésus nous a donc menés, non vers une nouvelle loi, mais vers une nouvelle manière de la lire. En ce sens, son enseignement constitue bien un renouvellement du sens de la Loi, et non une abolition de la Loi.

[Dans la mesure où cette question de la lapidation des femmes est une question récurrente ces dernières années,  et qu'elle est notamment utilisée pour "démontrer" des propositions du type "l'Islam est un religion violente" (ce qui est un propos évidemment islamophobe), j'ouvre ici une petite parenthèse. On associe trop souvent, dans l'Occident actuel, la lapidation de la femme avec l'islam. On oublie que la loi juive l'avait promulguée bien avant lui, et que le Christ ne l'a pas rejetée. L'énoncé d'un châtiment n'a aucun sens si on ne prend pas en compte ce qui en constitue l'application légitime ; ainsi, il peut être intéressant de s'interroger sur les conditions fixées par les textes religieux pour que la lapidation puisse avoir lieu. S'interroger sur ces conditions, c'est déjà s'orienter vers une meilleure saisie du sens des versets qui envisagent ce châtiment. Nous avons vu que, pour la Torah, il fallait déjà deux témoignages concordants.

Une image inspirée d'un tableau de Jules Garnier, "Le constat d'adultère", qui fut interdit dans un salon parisien en 1885 (la scène d'adultère "risquait d'offenser les familles").

En Islam, c'est encore mieux. Il faut produire quatre témoins (!) pour que l'accusation puisse être jugée recevable. Et que se passe-t-il si celui qui accuse une femme d'adultère ne peut pas produire quatre témoins ? Il s'expose à 80 coups de fouets (ce qui signifie, en gros, la mort). Et s'il y a trois témoins mais que le quatrième émet un doute ? Les trois autres s'exposent à 80 coups de fouet ! ( cf. Sourate 24, verset 2)... de quoi vous dissuader.

En fait, on pourrait considérer ce verset comme une arme très efficace de dissuasion contre les accusations d'adultère (il faut être très, très motivé pour risquer 80 coups de fouet, simplement pour pouvoir porter une accusation). Plusieurs imâms ont ainsi souligné que, si l'on suit le Coran, le châtiment adultère est "théoriquement impossible"... ce qui peut sans doute nous conduire à réenvisager le sens des versets qui lui sont consacrés.

 

Il est dommage que ceux qui, en Occident, prétendent prendre appui sur quelques versets du Coran pour faire de la Charia'h une sorte de vaste code pénal impitoyable (pour en tirer des conclusions aussi vaseuses que "l'Islam est une religion violente...") oublient très souvent de lire le texte en entier. Si l'on pratiquait la même "méthode" de lecture avec la Bible, on aboutirait à des résultats du même acabit.  Pour le judaïsme, on pourrait rappeler que, selon Lévitique 20.13, l'homosexualité est chose si abominable qu'elle doit être punie de mort : "leur sang retombera sur eux" ; et pour le christianisme, on pourrait citer cette phrase de Saint Paul, qui énumère tous ceux qui seront chassés du paradis par Dieu : "Ne savez vous donc pas que les injustes n'hériteront pas du Royaume de Dieu ? Ne vous y trompez pas ! Ni les débauchés, les idolâtres, ni les adultères, ni les efféminés, ni les pédérastes, ni les voleurs, ni les accapareurs, ni les ivrognes, ni les calomniateurs, ni les filous n'hériteront du Royaume de Dieu (1 Cor 6:9 - 10). En tirer la conclusion selon  laquelle "le christianisme est une religion violente" n'a aucun sens : ce serait s'attribuer un "jugement"... sans s'être donné les moyens de le porter. Fin de la parenthèse.]

 Bien. Revenons à notre problème. Les chrétiens ne peuvent pas abolir la Loi juive, les lois du Devoir qui nous été communiquées par Dieu. Comment, dans ce cas, justifier une nouvelle approche de cette Loi ?

Il est intéressant ici de suivre la pensée de l'un des premiers auteurs chrétiens, Saint Paul. Saint Paul lui-même est Juif, est il a passé la première partie de son existence à persécuter les chrétiens, ces Juifs qui pervertissaient le sens de la Torah. Jusqu'au jour où, sur le chemin de Damas, il est frappé par une brusque illumination : Jésus lui apparaît et lui demande : Saül, pourquoi me persécutes-tu ? Paul se convertit aussitôt au christianisme (il va se faire baptiser), s'auto-proclame apôtre (porteur de la parole de Jésus)  et passera le reste de sa vie à porter la parole du Christ tout au long de la côte méditerranéenne, de Rome à Jérusalem.

Le Caravage, "La conversion de Saint Paul" (1600)

Quelle est la position de saint Paul par rapport à la Loi juive ? Pour Paul, la Loi est évidemment bonne, puisqu'elle nous a été donnée par Dieu. Mais elle est très paradoxale dans ses effets, pour 4 raisons.

     a) Elle n'a de sens que parce que l'homme est naturellement pêcheur. Si l'homme agissait spontanément, naturellement de façon conforme aux commandements de Dieu, Dieu n'aurait pas eu besoin de lui communiquer la Loi. Donc : le fait même que la Loi nous ait été communiquée nous indique que nous avons une tendance naturelle à ne pas la respecter.

     b) Or la Loi ne nous donne pas la force de la respecter. Ce n'est pas parce que je sais ce que je devrais faire que je trouve la force de le faire effectivement. En d'autres termes, après la formulation de la Loi, je suis tout autant pécheur qu'auparavant. Je ne suis pas devenu "meilleur" parce que Dieu m'a transmis la Loi : par conséquent, je la transgresse toujours autant.

     c) On peut même dire que, dans la mesure où je suis un être vicieux, si j'agis conformément au devoir (si j'obéis à la Loi), ce ne peut être que pour de mauvaises raisons. Je peux lui obéir par intérêt (en respectant les commandements, je fais en sorte que Dieu me protège et ne me punisse pas) ; je peux lui obéir par orgueil ("je suis, moi, celui qui sait s'élever au-dessus de ses désirs personnels pour accomplir la Loi de Dieu"...). Mais je ne peux pas lui obéir par bonté... puisque, précisément, je suis un être mauvais, et que c'est pour cela qu'il faut me dicter la Loi. Pour le dire en termes kantiens, le croyant peut certes agir conformément au devoir, mais il ne peut jamais le faire par devoir.

     d) On peut même aller plus loin, comme nous y invite Saint Paul. En transmettant au désir humain, désir mauvais et vicieux, les Commandements divins, on lui indique même ses objets par l'interdiction. La Loi a pour effet paradoxal d'indiquer au désir ce qu'il ne faut pas désirer... et qu'il va donc (puisqu'il est mauvais) désirer. "Tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain", dit la Loi ; et le désir humain de se mettre à lorgner sur la femme en question. 

La revoilà...

On voit donc que la Loi, bonne en elle-même, a des effets très étranges sur le comportement humain : elle ne le rend pas meilleur, loin de là. Au contraire, elle aurait tendance à donner un nouveau terrain d'application à son égoïsme et à son orgueil, et à orienter ses désirs vers ce que, précisément, il ne devrait pas désirer ! La Loi (le devoir) est bonne ; mais sa formulation semble... discutable.

 A ce stade du raisonnement, il semble que la promulgation de la Loi soit bien mal inspirée... ce qui est étrange, puisqu'elle a été dictée par Dieu. Comment résoudre ce problème ?