Qu'est-ce qu'une religion ?

Nous avons débuté notre analyse de la religion, autre grand thème culturel, par une tentative de définition. Quelles caractéristiques pouvons-nous proposer, qui soient valables pour toute religion et qui permettent de différencier le domaine religieux de tous les autres espaces ? On serait tenté de dire : une religion est une croyance en un ou plusieurs dieux. Mais cette définition n'est pas satisfaisante, dans la mesure où si, d'une part, il semble discutable de réduire le domaine religieux au seul domaine de la foi (le champ religieux implique également des institutions, des cultes, etc.), il est ennuyeux d'autre part d'expulser du champ religieux un espace culturel comme le bouddhisme, où il n'existe pas de "dieu" à proprement parler. 

 

 

Une fois n'est pas coutume, on peut repartir de l'étymologie. L'étymologie n'a jamais valeur de preuve, mais elle peut servir d'indice. L'étymologie de "religion" est double : on peut proposer, d'une part, "religere", qui suggère l'idée de mise en relation de deux espaces distincts, séparés ; on peut "également proposer "religare", qui nous oriente vers l'idée de rassemblement, d'unification d'éléments dans un même ensemble, ou communauté. Nous allons voir que chacune de ces pistes étymologiques trouve un corrélat dans la définition que donne Durkheim de la notion de religion. 

Le texte de Durkheim sur lequel nous avons pris appui se trouve ici. Pour Durkheim, l'un des deux traits distinctifs de toute religion est la distinction de deux espaces : celui du profane et celui du sacré. Il est difficile de définir le profane autrement que par la définition : "est profane l'ensemble de ce qui n'est pas sacré". Ce qui, évidemment, ne nous avance pas beaucoup, si ce n'est dans la mesure où cela nous indique déjà qu'il est impossible de donner une caractéristique propre des objets "profanes", par opposition à celle des objets "sacrés". La seule chose que toutes les choses profanes ont de particulier et de commun, c'est qu'elles ne sont pas sacrées, et inversement.

 

Le Caravage, Le joueur de luth, et Angus Young ; le seul point commun entre toutes les oeuvres de musique profane... c'est qu'elles ne sont pas de la musique sacrée !

Bien. Comment donc définir le sacré ? Là encore, il serait vain de chercher une caractéristique spécifique des choses sacrées, une propriété qu'elles détiendraient de façon naturelle. Durkheim nous met en garde : n'importe quelle chose est susceptible d'être considérée comme sacrée ; un rocher, une source, un caillou peuvent être des choses sacrées. Mais par conséquent, si ce qui fait qu'une chose est sacrée n'est pas une caractéristique qu'elle contiendrait en elle-même (le fait d'être spirituelle, divine, etc.), il faut admettre que son caractère sacré lui vient de l'extérieur. Et c'est bien ce que dit Durkheim : ce qui fait qu'une chose est sacrée, c'est le rapport que l'on établit avec elle.

Une vache sacrée en Inde, dans les rues de Varanasi.

Une chose sacrée, c'est d'abord une chose interdite. C'est une chose à laquelle je n'ai pas le droit de toucher, que je n'ai pas le droit d'utiliser, de consommer. Sauf.... sauf par l'intermédiaire d'une procédure codifiée par un rite. C'est ce qui explique que, dans le texte de Durkheim, tout rite soit nécessairement sacré "à quelque degré". Le rite désigne l'ensemble des procédures que l'on doit suivre pour accéder à l'espace du sacré, pour entrer en contact avec la chose sacrée. On peut donc définir le sacré comme l'ensemble des choses dont l'accès est interdit en-dehors des règles prescrites par le rite. Ne pas respecter ces règles, c'est donc effacer la différence entre l'objet sacré et l'objet profane : c'est faire tomber la chose sacrée dans le domaine du profane : c'est la profaner. Une hostie (qui représente le corps du Christ) est un objet sacré dans le cadre de la religion chrétienne : sa consommation est donc interdite en dehors du cadre rituel de l'eucharistie, où elle m'est remise par le prêtre. [Pour information, le vin de messe, qui représente le sang du christ, est lui aussi sacré ; mais on ne le consomme plus dans le cadre de l'eucharistie, en partie parce qu'il était fort embarrassant de renverser du vin de messe par terre, ce qui ne manque pas d'arriver quand on fait circuler une coupe ; imaginons le pauvre prêtre contraint d'éponger à la serpillère le sang du Christ... un geste indubitablement profanateur !]

 

Une caricature des objets sacrés (chrétiens) par les humoristes les plus connus de Grande Bretagne : la "Grenade sacrée d'Antioche" par les Monty Python.

Le rite a donc une double face ; il est d'une part ce qui distingue le domaine du sacré et le domaine du profane (il est ce qui les différencie), mais il est aussi ce qui permet de les relier (il est ce qui donne accès au monde sacré). En ce sens, le rite correspond bien à notre "religere" initial. 

Qu'en est-il à présent du "religare" ? Pour Durkheim (qui est un sociologue), une religion n'est jamais un phénomène individuel. C'est un phénomène social, qui implique à la fois une pluralité d'individus et l'unification de cette pluralité dans une structure globale (nous rappelons ici que toute entité sociale se doit d'être un "tout".) C'est le sens du deuxième paragraphe. Les croyances propres à une religion déterminée ne constituent pas seulement une "caractéristique commun" à tous les fidèles d'une même foi (comme serait par exemple le fait d'avoir une chaussette verte pour tous les individus qui portent une chaussette verte.) Ces croyances unifient l'ensemble des fidèles dans une même communauté, elles font de l'ensemble des fidèles une entité sociale à part entière, que Durkheim appelle église.

Dans le cas de la religion chrétienne, on saisit bien ce caractère communaitaire de la totalité des fidèles, puisque l'église comme communauté de tous les chrétiens devient elle-même corps du Christ.  En reconnaissant en lui le Fils de Dieu, les fidèles s'unifient par cette croyance même en une même entité, ils s'unifient en lui. On retrouve une idée analogue dans le judaïsme où l'ensemble des fidèles devient Peuple élu (l'unité du cprps social étant également assurée, pour la majorité des membres, par un lien  de sang), mais aussi dans l'Islam, où la Oumma comme communauté de tous les musulmans ne s'entend pas seulement comme une simple "somme" de fidèles, mais comme une communauté vivante dont tous les membres sont solidaires.

Le célèbre tableau de Mantegna figurant le corps du Christ avant sa résurrection.

Ce caractère unifié, unitaire de la communauté des fidèles s'incarne dans tous les moments où l'unité elle-même, la commune appartenance à un corps global est célébrée en tant que telle : c'est le cas, notamment, lors des fêtes religieuses, qui assurent une forme de communion synchrone entre tous les membres. Tous les musulmans du monde manifestent leur unité en célébrant le ramadan  (et particulièrement la fin du ramadan) selon un calendrier (et une "horloge") rigoureusement collectifs ; la Pâques juive, le Noël chrétien, le premier de l'An orthodoxe, etc. sont autant d'occasions pour les fidèles de comm-unier. 

Outre les fêtes, on peut souligner le rôle que joue ici la langue. Nous avons vu en cours la manière dont toute langue caractérise, manifeste l'unité d'une communauté linguistique ; or dans au moins deux des trois grands monothéismes, on remarque qu'une langue joue un rôle privilégié. L'hébreu est plus qu'un simple instrument d'expression et de communication dans le Judaïsme : il est la langue de tous les fidèles en tant que Juifs ; de même l'arabe pour les musulmans : s'il est absurde de considérer l'Islam comme une religion arabe (4 musulmans sur 5 ne sont pas Arabes) en revanche l'arabe est bien la langue de l'Islam. C'est la langue du Coran, c'est la langue du Prophète ; la prière est supposée être récitée en arabe, et tous les musulmans du monde doivent avoir prononcé, au moins une fois dans leur vie, la formule de l'attestation qui s'énonce en arabe et qui, en tant que premier pilier de l'Islam, signe l'entrée dans la Oumma (cette formule, dite "chahada", est la profession de foi de tous les musulmans : elle reconnaît l'unicité de Dieu et la prophétie de Mahomet : اشهد ان لآ اِلَـهَ اِلا الله و ان محمدا رسول الله). 

La formule de la chahada en calligraphie...

Nous tenons donc à présent notre "religare" : la religion est bien ce qui rassemble les individus en une communauté, en unissant les fidèles en une église.

Nous pouvons donc maintenant aborder la troisième partie du texte, qui formule la définition durkheimienne d'une religion : "Une religion est un système solidaire de croyances et de pratiques relatives à des choses sacrées, c'est-à-dire séparées, interdites, croyances et pratiques qui unissent en une même communauté morale, appelée église, tous ceux qui y adhèrent."

Chaque mot est ici important. Une religion est d'abord un système [de croyances et de pratiques], ce qui signifie qu'elle constitue un tout harmonique, dont toutes les parties sont solidaires. Il ne s'agit pas seulement ici de la solidarité des fidèles (au sein de l'église), mais de celle qui relie l'ensemble des constituants du champ religieux : cohérence des différentes règles (cultuelles, éthiques, juridiques, etc.), cohérence des règles avec les exigences de l'identité collective, etc. Mais il s'agit surtout de la cohérence des croyances et des pratiques qui constituent le domaine religieux. Il est en effet très important de corréler le champ de la foi et celui du comportement : car toute croyance véritable implique une forme de comportement déterminé (une croyance qui n'implique rigoureusement rien quant au comportement de l'individu... peut difficilement être considérée comme une véritable croyance.)  Et c'est notamment le cas dans le champ religieux, puisque les règles prescrites par le dogme impliquent toujours le domaine de l'action : qu'il s'agisse des règles de pratique religieuse (consignes concernant la pratique du culte, comme la prière), ou plus généralement des règles relatives à la distinction du Bien et du Mal, cest-à-dire au domaine de l'éthique. 

Nicolas Maes, Vieille femme en prière ; Maes est un peintre hollandais du XVII°, qui fut élève de Rembrandt.

Durkheim nous invite ainsi à ne pas restreindre le champ religieux au domaine de la foi, mais à intégrer l'articulation, au sein de la "religiosité", de la foi et du comportement, de la croyance et de la pratique. On peut ainsi remarqier que l'expression "croyant mais non pratiquant" n'a pas de véritable sens si l'on donne au mot "pratique" son sens fort. Une croyance sans pratique serait une croyance qui ne déboucherait sur aucun comportement particulier, qui n'aurait aucune influence sur ce que l'individu fait. Et l'on peut alors se demander en quoi pourrait bien consister une telle croyance, surtout dans le domaine religieux... En fait, l'expression "croyant mais non pratiquant" n'a de sens que si l'on réduit la pratique religieuse à certains aspects de la pratique du culte (aller à la messe le dimanche, etc.). ce qui est une approche très appauvrissante de la "pratique", et dont il n'est même pas certain qu'il y ait un sens à vouloir l'étendre à la totalité du culte : que serait une croyance chrétienne qui ne s'accompagnerait d'aucune prière, d'aucune communion avec les autres fidèles, d'aucune célébration (de la naissance du Christ, de sa résurrection, etc.) ? Que serait un musulman qui ne formulerait jamais la chahada, qui n'accomplirait pas ses prières, qui n'accomplirait jamais le Hajj (pélerinage à la Mecque à une période déterminée), qui ne donnerait pas la Zakat (impôt spécifique des musulmans) et qui ne respecterait pas le jeûne du ramadan (on aura reconnu ici les 5 "piliers" de l'Islam) ? 

La Mecque, au moment du Hajj (2007)

Système de croyances et de pratiques, donc : croyances et pratiques unies dans un même système. Ce système est relatif à des choses sacrées, c'est-à-dire à des choses séparées du monde profane, des choses auxquelles l'accès est interdit sauf dans le cadre d'une pratique codifiée par les règles du rite, c'est-à-dire au sein d'un rituel. [Nous avons vu avec Bataille que le rite n'abolit pas l'interdiction qui frappe les choses sacrées, mais qu'il sanctifie la transgression même de l'interdit.]

Enfin, ce système de croyances et de pratiques relatives à des choses sacrées est à la fois commun à une pluralité d'individus, mais il unifie ces individus au sein d'une même communauté consciente d'elle-même, un corps social à part entière appelé église. La croyance et la pratique religieuses sont donc à la fois choses collectives et "communautarisantes" (religare).

Synthèse de la croyance et de la pratique, dissociation-corrélation du profane et du sacré, unification des fidèles dans l'église : tels sont donc les trois "piliers" articulés de toute religion.