Jacques Ellul

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Ce qui frappe avant tout dans la pensée d'Ellul, c'est sa diversité. Diversité comme multiplicité tout d'abord, puisque Ellul peut être considéré comme un auteur majeur aussi bien par des philosophes (qui l'ont généralement croisé pour l'analyse de la notion de technique), que par des sociologues (concernant les notions de révolution, de révolte ou de propagande), des juristes (sa volumineuse histoire des institutions fait figure de classique universitaire) ou des théologiens.

Cette multiplicité a un coût : c'est que la pensée d'Ellul est généralement morcelée, chaque spécialiste n'en consultant que le rayonnage qui l'intéresse plus particulièrement ; c'est notamment le cas en ce qui concerne le « volet » théologique du corpus, qui est généralement laissé aux bons soins des théologiens. Le professionnel des sciences humaines laissera ainsi de côté ces préoccupations qui ne le concernent pas – quand bien même il en connaîtrait l'existence, ce qui est loin d'être certain, tant semble ici efficace le dispositif de sélection bibliographique.

Or ce morcellement va à l'encontre de ce deuxième aspect de la diversité du corpus qu'est son unité. La totalité des (nombreux) ouvrages d'Ellul forment une constellation qui gravite autour d'un foyer qui, seul, donne sens à la totalité.

Ellul lui-même tendait à considérer ses œuvres complètes comme les séquences d'un seul ouvrage. Or il est intéressant de noter ce que sont les livres qui, pour Ellul, constituaient le canon et l'organon de cette œuvre globale, soit « Présence au monde moderne » (1948), et « La raison d'être » (1987) ; ce sont donc deux ouvrages de théologie qui bornent le « système » d'Ellul. Pour celui qui a eu la curiosité de consulter ces ouvrages, la raison en apparaîtra rapidement : la foi chrétienne n'est pas un aspect de la pensée d'Ellul, elle en est le principe et la source. De sorte que l'exclusion du « volet » théologique du corpus n'est pas seulement une lacune ou une faille : on ne peut comprendre (qu'on la partage ou non) la démarche d'Ellul si on ne la rattache pas à son foyer.

Cette impossibilité est d'ailleurs bien souvent vécue, de façon paradoxale, par ceux qui n'opèrent pas ce rattachement. Car le philosophe qui aura parcouru « Le système technicien » (ou les autres ouvrages du cycle), le sociologue qui aura suivi les analyses des livres consacrés à « l'impossible révolution » (idem) seront nécessairement pris d'une sorte de malaise face à l'apparente contradiction qui marque le projet même de ces travaux : alors que tout, dans les analyses d'Ellul, semble nous appeler à la nécessité d'une remise en cause radicale (des institutions politiques, économiques, techniques, etc.), tout semble aussi nous indiquer que cette remise en cause est parfaitement impossible à effectuer. Non que les tentatives visant à opérer cette remise en cause soient oblitérées : elles sont au contraire présentées, exposées, discutées… dans des analyses qui aboutissent interminablement au constat que ces tentatives ne peuvent réussir qu'à la condition de détruire tout ce qui leur donnait sens. La révolution ? Nécessaire, certes ; mais impossible. Ce constat vaut pour l'ensemble des objets étudiés par Ellul. Si bien que le sentiment qui découle de la lecture des livres d'Ellul est celui, forcément désagréable, de devoir assumer une position en réalité intenable : il faut… ce qui est impossible.

Un philosophe ou un sociologue ne peut voir dans une telle situation une « solution ». Car ou bien il y a une erreur de diagnostic (en fait, il ne faut pas ; ou : en fait, c'est possible), ou bien la posture de discours adoptée – qui se veut manifestement un appel à l'engagement – est mal choisie (la seule posture adéquate étant le repli sur l'hédonisme individualiste, le cynisme le plus désabusé ou le romantisme tragique : postures qui ne jouissent manifestement d'aucune sympathie de la part d'Ellul.) Mais alors, d'après Ellul lui-même, que faut-il faire ? Quel est le but qu'il poursuit dans ces insoutenables livres ?

C'est ici que le théologien, et notamment le théologien protestant (et encore plus celui qui serait familiarisé avec le théologien qui a le plus marqué la démarche d'Ellul, Karl Barth) jouit d'un avantage évident par rapport à ses camarades des sciences humaines. Car, aux oreilles de ce théologien, le fait qu'une chose soit à la fois nécessaire et impossible, le fait que l'impossible soit exigé, le fait que l'aboutissement d'une démarche puisse être le « nous ne savons que faire » angoissé de celui qui se trouve et se sait placé dans une situation absolument inconfortable… le fait que cette question même constitue une réponse qu'il s'agit d'entendre : toutes ces choses n'ont rien de réellement déconcertant.

Car la réponse d'Ellul à la perplexité du lecteur cherchant une solution (ou du moins une attitude adéquate, raisonnée), introuvable dans le corpus non théologique d'Ellul, se trouve dans la partie qu'il a occultée, et qui donne leur raison d'être aux analyses qu'il vient de lire : il n'y a pas de solution humaine aux problèmes de l'homme. Et c'est à ce constat que les analyses d'Ellul visent à conduire. Et la reconnaissance de l'impossibilité de ce qui est nécessaire, le constat lucide d'une aliénation à la fois insoutenable et insurmontable (par nos propres forces), la nécessité de conjoindre l'espérance et le désespoir, le renvoi à un « nous ne savons que faire » éperdu… sont le degré de conscience ultime auquel peut parvenir, pour Ellul, un non-chrétien.

C'est déjà beaucoup, et Ellul ne suppose jamais (vraiment jamais) que tous ceux qui se disent chrétiens ont atteint ce niveau de conscience. Mais le propre du chrétien, en tant que chrétien, est de savoir et d'attester le fait que seule la foi, en réponse à la grâce, peut libérer l'homme ; qu'elle seule peut donner sens à l'espérance, en tant que réponse de la foi à la promesse ; et que le seul avenir utopique qu'il nous soit donné de préparer, sans jamais pouvoir le construire de nos mains, appartient à l'eschatologie.

 

C'est donc au « volet » théologique du corpus ellulien que cet espace est consacré. La première œuvre qui fait l'objet d'une anthologie commentée est Présence au monde moderne ; d'une part, parce qu'elle constitue (comme le voulait Ellul lui-même) une porte d'entrée incomparable pour la lecture de l'ensemble de la pensée d'Ellul : ce n'est pas seulement la situation du chrétien dans le monde qui est exposée, mais bien les traits fondamentaux de la réalité (matérielle et spirituelle) du monde actuel qu'Ellul développera dans ses ouvrages sociologiques : technique, propagande, etc. En ce sens, Présence au monde moderne est un livre « englobant » d'une œuvre englobante. La pensée d'Ellul s'y expose dans le style qui le caractérise (et notamment dans ses ouvrages théologiques), à la fois remarquablement dense, concis, précis, et clair, simple et lisible.

Originellement paru dans la Collection de Centre Protestant d'Etudes en 1948, ce texte a été repris dans l'anthologie éditée par la table ronde, Le défi et le nouveau, Oeuvres théologiques 1948-1991 ; c'est à cette édition que renvoient les numéros de page indiqués. Le but des notes et commentaires est surtout ici de mettre en rapport les affirmations d'Ellul avec les analyses que l'on trouvera dans d'autres ouvrages, et notamment celles, beaucoup plus détaillées et approfondies, que l'on trouve dans le grand œuvre théologique d'Ellul, Éthique de la liberté (3 volumes) ; seul ce renvoi permet en effet de lever des questions d'interprétation suscitées par la densité même du livre (d'à peine 200 pages).

 

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Présence au monde moderne (1948)

Anthologie commentée

 

 

 

 

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