Le monde comme théâtre

Les plus beaux théâtres du monde

B. Le théâtre du monde, et le monde comme théâtre

     1. Représentation du monde et mise en scène de l'Homme

Nous avons déjà croisé l'idée selon laquelle la "vision du monde" qui prenait forme à travers la révolution culturelle de l'âge classique était une vision conduisant à considérer l'univers comme un vaste spectacle.

     _ Chez Kepler, l'univers apparaît comme une scène sur laquelle se joue le ballet réglé des étoiles, leur concert mélodique dont l'homme doit saisir la divine harmonie, par les yeux de son esprit (c'est-à-dire essentiellement : en saisissant les rapports mathématiques qui règlent leurs mouvements)

     _ Chez Fontenelle, l'Univers retrouvait la forme d'un théâtre, dont la machinerie invisible devait être retrouvée par le savant, qui dévoilait ainsi l'ordre divin de la Création.

C'est donc sans surprise que nous retrouvons cette idée à l'issue de notre étude de la révolution géographique. Dans les cartes de la Renaissance, c'est bien le "théâtre du monde" qui se trouve représenté, théâtre dont l'homme est à la fois le public et le metteur en scène. Mais nous avons vu que ce "théâtre", tel que le reconstituait le cartographe dans ses Atlas, avait une forme paradoxale.

     _ d'un côté, c'est bien le monde qui est représenté, figuré sur les cartes ;

     _ de l'autre, c'est l'homme lui-même qui est mis en scène, c'est sa connaissance et sa maîtrise du monde qui constituent le véritable objet de la "représentation", et c'est cette connaissance et cette maîtrise qui constituent le but, la raison d'être de la carte.

De sorte que l'on semble aboutir à un théâtre bizarre : un théâtre dans lequel c'est le spectateur lui-même qui serait sur scène, et qui regarderait le théâtre comme un spectacle.

Etrange ? Pas si sûr.

Des nouvelles du TMS - Entretien avec Sandrine Mini • L'Oeil d'Olivier •  Rencontres

     2. La notion de théâtre

Si Ortelius a choisi de nommer son Atlas "Théâtre du Monde", ce n'est évidemment pas par hasard.

Au XVI° siècle, on retrouve le terme de théâtre un peu partout, pour désigner des choses apparemment très diverses. Pierre Boaistuau, l'une des grandes figures de l'Humanisme (son livre intitulé Bref discours de l'excellence et de la dignité de l'homme en est l'un des textes-clé) composa un Théâtre du monde en 1558 (dont le "Bref discours" constituait d'ailleurs le complément) ; Théodore Zwinger composa de 1565 à 1604 une encyclopédie de plus de 4000 pages intitulée Théâtre de la vie humaine ;  Jean Bodin rédigea un Théâtre de la nature universelle en 1590. Un commentateur italien (Mario Constanzo) a d'ailleurs pu parler à ce sujet de "sortilège sémantique" à propos de cette théâtralisation générale du monde et de ses éléments.

Mais quel est ici le sens du mot "théâtre" ? On doit ici distinguer trois acceptions :

     1. la première est la plus ancienne : elle consiste à poser le monde comme une vaste scène où se joue la tragi-comédie de la vie humaine, agitée par la fortune, sous le regard des dieux.

     2. la seconde, qui se développe au XVI° siècle, est celle que nous avons croisée dans notre étude de la Révolution astronomique ; le monde apparaît alors comme un théâtre dont l'homme est à la fois le spectateur et l'acteur, et dont l'ordre et l'harmonie manifestent (pour celui qui sait voir) la sagesse du Créateur. L'univers est ainsi la scène d'un spectacle que Dieu se joue à lui-même, et que l'homme est invité à contempler et à admirer. C'est ce sens que l'on retrouve, par exemple, dans ce texte de Mélachthon, l'un des Pères fondateurs du Protestantisme :

Tout ce très beau théâtre, le ciel, les astres, les étoiles, l'air, l'eau, la terre, les plantes, les êtres vivants, (...) l'harmonie des mouvements, la puissance des forces, les correspondances et l'ordre des divisions, est un témoignage éclatant de l'art de Dieu. (1549)

     3. La troisième acception, qui apparaît surtout dans le seconde moitié du XVI°, est celle qui correspond le plus au Théâtre d'Ortelius. Le théâtre édsigne alors à la fois le monde, mais aussi le livre dans lequel le monde est représenté. Un théâtre, c'est alors un livre qui rassemble un ensemble de données concernant l'un ou plusieurs aspects du monde, et qui les présente de façon ordonnée, systématique, de manière à faire apparaître l'ordre qui régit les phénomènes dans la réalité.

Bien évidemment, ces trois sens communiquent entre eux ; et les deux derniers s'articulent dans le Théâtre du monde d'Ortelius : le théâtre désigne à la fois l'Atlas et le monde qui y est représenté, et si l'on peut représenter le monde sous la forme d'un atlas-théâtre, c'est parce que le monde lui-même a bien une forme théâtrale.

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     3. Le petit monde de Camillo

Nous avions indiqué le caractère étrange du "théâtre" impliqué par Ortelius. D'un côté, c'est bien le monde représenté qui constituait le spectacle ; mais de l'autre, c'est bien l'homme qui était mis en scène, dans sa connaissance et sa maîtrise du monde : l'homme comme explorateur et navigateur, l'homme comme cartographe et géographe, l'homme comme souverain politique ou autorité religieuse.

Drôle de théâtre, avions-nous dit, où c'est le théâtre qui est le spectacle, et le spectateur qui est sur scène !

Mais il faut ici noter un élément curieux. C'est que, comme l'a souligné un historien (de la géographie) contemporain, Jean-Marc Besse (qui est l'auteur d'un excellent livre sur la géographie de la Renaissance), la "théâtralisation générale" du rapport au monde et au savoir, qui se généralise dans la culture européenne durant la seconde moitié du XVI° siècle, est en grande partie liée au succès phénoménal de l'oeuvre de Giulio Camillo intitulée l'Idea del theatro, aussi appelé théâtre de la mémoire ou théâtre du monde.

Dans son livre-théâtre, Camillo cherchait à restituer, sous forme d'images et de lieux

« tous ces lieux qui peuvent suffire à mémoriser et gouverner toutes les notions humaines et toutes les choses qui sont dans tout le monde ».

C'est donc bien une encycloédie universelle que Camillo veut construire, présentant l'univers depuis les premières causes jusqu'au monde des activités humaines. 

1. Title page of Giulio Camillo, L'idea del theatro (Florence ...

Or l'une des choses qui a assuré le succès du Théâtre de Camillo est qu'il s'est bien matérialisé sous la forme d'un vrai théâtre ; la première version en fut d'ailleurs destinée à François 1er, très intéressé par ce théâtre dont la contemplation quotidienne devait permettre, selon son auteur, de devenir l'égal des plus grands orateurs.  A quoi ressemblait alors ce "théâtre de l'Univers" ?

Dans un manuscrit publié en 1550, voici la description qu'en donne Camillo : le théâtre possède 7 gradins, divisés en 7 allées (chaque allée étant sous la domination d'une planète). A chacune de ces allées se trouvent 7 portes décorées d'images (49 portes au total). Et le spectateur de ce théâtre, lui, n'est pas sur les gradins :

« il se tient debout là où devrait se trouver la scène et il regarde vers l'auditorium, contemplant les images qui se trouvent sur les portes (…) disposées sur les sept volées de gradins. »

Curieux théâtre en vérité : théâtre dans lequel c'est le théâtre lui-même qui constitue le spectacle de l'Univers, et dans lequel c'est le spectateur lui-même qui est sur scène... voilà qui nous rappelle quelque chose !

Et à ce propos, il n'est pas inintéressant de noter que Camillo avait d'abord songé à donner à son théâtre une anatomie... humaine.

Le théâtre de Giulio Camillo

Le monde qui est ainsi "mis en scène" par le théâtre appartient bel et bien au registre du spectacle. Et dans la seconde partie du XVI° siècle, les fêtes vénitiennes multiplient les constructions sphériques montées sur des barges, les theatri del mondo ; en 1452, on voit par exemple flotter, entre la place Saint Marc et l'île de San Giorgio, une construction en forme de rotonde : c'est la Macchina del Mondo, commandée par la compagnie des Sempiterni. Une autre macchina sera réalisée en 1597 pour la Compagnie des Accesi, et parcourera le grand canal au son des sérénades. L'Univers est devenu spectacle.

Architettura è scienza :: Palladio Museum

Mais est-ce vraiment l'Univers que contemplent les spectateurs ? Pas tout à fait.

Comme le souligne encore Jean-Marc Besse, en représentant le monde, c'est elle-même, et sa place dans le monde, que Venise représente. C'est son statut de "seconde Rome" qui est mis en scène. Les déambulations maritimes des theatri del mondo s'iscrivent bien dans le cérémonial des fêtes vénitiennes, qui sont indissociables d'une triple affirmation :

     _ affirmation de la puissance de Venise dans le monde,

     _ affirmation de sa souveraineté à l'égard d'elle-même,

     _ affirmation de la légitimité de l'autorité des doges.

Toutes les routes mènent peut-être à Rome : mais toutes les voies maritimes du monde convergent vers les eaux vénitiennes, sur lesquelles flotte l'Univers...

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Théâtre de Venise

Les théâtres du monde sont donc moins des images du monde que des symboles ; et s'ils sont des symboles, c'est parce qu'ils sont à la fois des spectacles visuels, et des signes qui appellent à s'élever à un sens supérieur, spirituel.

     3. Le théâtre, des sens à l'esprit

Le Théâtre du monde d'Ortelius ressemble donc, d'un point de vue théorique, à ce que devait être le Théâtre du monde de Camillo.

Mais on peut parcourir le chemin inverse : le théâtre de Camillo correspond tout à fait aux buts assignés à la géographie par les penseurs de la Renaissance. Le propre d'un "théâtre", nous l'avons dit, ce n'est pas seulement de donner des images, et des informations : c'est de faire apparaître l'ordre, l'harmonie qui régissent le monde, à travers l'organisation des informations. Si le théâtre s'adresse aux sens (qui saisissent des formes, des couleurs, etc), c'est pour permettre ensuite le travail de l'intelligence (qui saisit un ordre, une logique, une cohérence, etc.)

C'est tout à fait le rôle que jouent les cartes dans l'esprit des Humanistes. Le but de la carte n'est pas de donner une "copie" visuelle, mais de proposer une représentation dans laquelle les éléments-clé sont mis en lumière, de même que les relations qui les unissent. Il s'agit moins de compiler des données que dans donner un tableau organisé : le "tableau" du peintre y est en même temps de "tableau" du mathématicien,  la mise en scène une schématisation.

De ce point de vue d'ailleurs, leur point de vue n'est pas diférent de celui d'un cartographe d'aujourd'hui. La carte donne bien à voir, elle s'adresse aux yeux du corps ; mais c'est pour servir de support aux yeux de l'esprit qui, eux, doivent comprendre, saisir un ordre, des relations, des connexions, des flux ou une évolution.

Un premier exemple, qui vous est assez familier au lycée :

  Croquis : pôles, flux et réseaux de l'espace mondial. - blog ...

Le but de la carte n'est pas de "ressembler", mais de faire apparaître des rapports.

Un autre exemple avec cette représentation des flux sur Internet à l'échelle mondiale (2018) : la représentation en graphe permet de faire ressortir les têtes de réseau et les points de connexité. C'est une "carte logique", et non une carte postale.

 

Cette dimension logique, rationnelle, intellectuelle fait qu'un Atlas n'est pas seulement une "somme" de cartes, mais un système, dans lequel chaque carte occupe la place qui lui est assignée par l'organisation générale de l'atlas. Pour un cartographe comme Ortelius, cet ordre interne de l'atlas n'est pas un ordre inventé, imaginaire : il doit suivre l'ordre de la nature elle-même :

« Nous avons mis au commencement une carte universelle de tout le monde ; puis après les principales parties d'iceluy, comme Amérique, Afrique, Asie & Europe, suivant en ce point la Nature, de laquelle ont toujours été produits les entiers devant les parties, duquel entier les parties dérivent. Après, nous faisons suivre les particulières Régions de ces parties... »

Mais l'ordonnancement des cartes tient également du voyage : le lecteur du Théâtre d'Ortelius partira des Îles britanniques, pour, en partant vers l'Est, accomplir son tour du monde. Mercator était avant tout un cartographe, un créateur de cartes ; la grande innovation systématique de Mercator, c'est d'avoir constitué son Atlas avec des cartes de même échelle, et qui s'enchaînaient logiquement les unes aux autres (comme le font par exemple les Atlas routiers actuels), de sorte que l'on aurait pu reconstituer une mappemonde géante en les juxtaposant. Mais Ortelius, même s'il a construit lui-même quelques unes des cartes de son Théâtre, est avant tout un éditeur : son travail consiste moins à dessiner les cartes qu'à les rassembler, les organiser dans un livre dont la table des matières, les index, le frontispice permettent de se repérer dans l'Atlas, constituant ainsi une "carte des cartes".

1598, The Greek Archipelago by Ortelius (With images) | Antique ...

C'est ce caractère systématique, organique, logique de l'Atlas, faisant apparaître l'ordre du monde, qui devait porter Leibniz, l'un des plus grands philosophes du 17e siècle, à considérer l'Atlas comme le modèle même d'une représentation rationnelle de l'Univers :

« Nous avons maintenant un atlas géographique. Et de même un atlas astronomique ou céleste. Cependant me vient à l'esprit un atlas de toute l'encyclopédie. » (Atlas Universalis)

Si donc l'Atlas s'offre d'abord à la vue, c'est pour aider le lecteur-spectateur à percevoir un ordre logique, rationnel, par son intelligence. De façon  générale, les géographes et les pédagogues de la Renaissance et de l'âge classique sont intarissables sur ce rôle de la carte comme support de l'imagination, qui elle-même permet de passer de la vue à l'intelligence, des sens à l'esprit. Dans son introduction à son Atlas historique (1713), Henri Abraham Châtelain notera par exemple :

« La carte n'a pas été inventée pour étudier en Ange, et pour apprendre à ne connaître les objets que par les seules idées. La Carte est un secours que l'on fournit par les yeux à l'imagination... »

Et c'est bien sur cette articulation que repose le Théâtre de Camillo : ce n'est pas seulement avec les yeux des sens que le Théâtre doit être contemplé : de même que le spectacle de l'Univers devait être contemplé grâce aux yeux de l'esprit pour Kepler, c'est vers une contemplation spirituelle que le spectateur doit s'élever, pour se rapprocher peu à peu du monde tel que Dieu lui-même le voit.

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Le théâtre est bien un chemin qui mène du corps à l'esprit, comme le souligne l'un des premiers observateurs du théâtre de Camillo, Viglius Swichem, dans une lettre à Erasme :

« Il donne beaucoup de noms à son théâtre ; il dit tantôt que c'est un esprit ou une âme construite, tantôt que c'est une âme pourvue de fenêtres. Il prétend que tout ce que l'esprit humain peut concevoir et que nous ne pouvons voir de nos yeux corporels, on peut, après en avoir fait la synthèse au cours d'une méditation attentive, l'exprimer par certains signes matériels de telle sorte que le spectateur peut apercevoir d'un seul coup d’œil tout ce qui, autrement, reste caché dans les profondeurs de l'esprit humain. Et c'est à cause de cette vision physique qu'il appelle un théâtre. »

Le théâtre de Camillo, comme la carte, la mappemonde ou le globe, ne visent pas à nous montrer le monde tel qu'il apparaît au navigateur ou au missionnaire, mais bien à nous faire accéder à une image du monde au sein de laquelle l'ordre du monde, le "plan" de la Création apparaissent. Ces images du monde doivent ainsi nous conduire à voir le monde avec les yeux de l'esprit : et le monde que l'on contemple alors, ce n'est plus le monde comme objet des sens, mais le monde comme objet de l'intellect : c'est l'idée du monde.

Dans une optique conforme au "platonisme" de la Renaissance, on peut ainsi dire que ces "images du monde" que sont les théâtres et les atlas doivent nous conduire à la contemplation d'un monde, dont le monde que nous voyons n'est lui-même... qu'une image.

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Précisons ce point, qui n'est pas seulement une jolie formule.

Pour Platon, le monde que nous percevons par les sens, le monde "sensible", n'est que l'image du monde intelligible, celui que nous pouvons concevoir par la pensée. Un rond n'est que la matérialisation visible, toujours appauvrie, toujours imparfaite, de l'idée de cercle, cette idée que nous pouvons concevoir par notre esprit, mais que nous ne pourrons jamais "voir" (voir "le cercle" n'a aucun sens, pas plus que "voir la racine carrée", ou la relation d'équivalence ; on peut seukement les définir, les mobiliser dans un raisonnement, etc. : ce sont des idées).

Marcher vers la sagesse, c'était s'élever du monde sensible, du monde matériel, au monde intelligible, spirituel. L'amour lui-même pouvait devenir l'affect philosophique par excellence s'il savait nous amener du désir sensuel, lié à la beauté des corps, à l'amour spirituel, lié à la beauté des âmes.

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Et ce même Platon se méfiait beaucoup des artistes, et notamment des peintres et des sculpteurs, parce qu'ils semblaient nous inciter au cheminement inverse : qu'est-ce qu'un peintre en effet, si ce n'est un homme qui veut nous donner une image de ce que nous percevons ? Et qu'est-ce qu'une image du monde matériel, si ce n'est la copie d'une copie ? L'oeuvre d'art nous donne l'image sensible de l'image sensible d'une idée... dont elle nous éloigne donc encore, au lieu de nous en rapprocher. 

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A cet égard, on comprend alors que pour les penseurs de la Renaissance, la carte, le théâtre sont le contraire d'une oeuvre d'art. Non pas au sens où ils seraient privés de beauté : au contraire, la beauté sensible, nous l'avons dit, peut être le support de la sagesse, si elle constitue un point de départ pour s'élever à la contemplation de la beauté spirituelle. La beauté des cartes, mais plus encore la beauté de leur agencement, le caractère harmonieux de leur organisation dans l'atlas, participent donc à leur valeur philosophique.  Ce qui oppose le théâtre à l'oeuvre d'art, c'est qu'au lieu de nous enfoncer dans le monde sensible en nous donnant l'image d'une image, il vise justement à nous conduire du monde tel que nous povons le percevoir avec nos sens, au monde tel que nous pouvons seulement le penser avec notre esprit.

La carte ne nous enferme pas dans le monde de la matière : elle nous aide à contempler l'idée du monde.

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Celui qui se délivre pour devenir pleinement humain, c'est celui qui sait "voir" la réalité intelligible à travers les apparences sensibles qui n'en sont que la "matérialisation"...

Encore une fois, derrrière ces formules "philosophiques" se trouve le projet fondamental de tout cartographe : donner une image du monde telle que s'y montre ce que nous ne pouvons ni toucher, ni entendre, ni sentir, mais seulement apprendre et comprendre, c'est-à-dire penser. Le monde que veulent montrer les cartographes est comme l'espace de Newton : comme le remarquait Alexandre Koyré, il est absolument impossible d'y naître. Le monde que veulent "montrer" les cartographes n'a ni parfum, ni saveur, ni texture : c'est un monde qu'on ne contemple que par l'esprit, qu'on ne doit "regarder" que pour mieux voir.

La carte, le théâtre, le globe sont bien des objets matériels : c'est bien à nos sens qu'ils s'offrent d'abord. Mais leur fonction, leur vocation est  justement de nous aider à nous élever de la perception sensorielle à la contemplation intellectuelle, du monde sensible à l'idée du monde. Le but de ces images du monde, c'est donc bien de montrer le monde dont le monde n'est qu'une image.

Et ce monde, pour ces platoniciens chrétiens que sont nos Humanistes de la Renaissance, c'est le monde tel qu'il apparaît à celui dont nous sommes l'image : le monde tel qu'il apparaît à Dieu.

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