Georges Bataille

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Georges Bataille est sans doute l'un des philosophes français majeurs du XX° siècle les moins bien connus de la communauté philosophique. Laissant parfois dans le vague la question de savoir s'il s'agit davantage d'un écrivain ou d'un philosophe (de façon symptomatique, c'est au rayon littérature que l'on trouvera ses oeuvres complètes dans l'incontournable "Gibert" parisien), on a tendance à réduire son apport philosophique à quelques thèses, dont il n'est d'ailleurs pas sûr qu'il soit nécessaire d'évoquer Bataille pour les soutenir. Pour prendre l'exemple le plus marquant, ce que l'on attribue souvent à Bataille concernant le rapport entre désir et transgression (tout interdit fait naître le désir de sa propre transgression) se trouverait déjà, sans difficulté, chez saint Paul.

Pourtant, c'est bien chez Bataille que l'on trouvera la formulation française la plus marquante, la plus personnelle, la plus radicale aussi parfois, de ces thèmes philosophiques propres à l'Europe des années 20 et 30, au sein desquels s'entrelacent de façon fascinante et féconde : (1) le constat de l'échec du libéralisme bourgeois (et de son alternative "mystique", le romantisme), ainsi que de son corrélat métaphysique, l'idéalisme (2) l'espérance dans une nouvelle forme d'épanouissement de l'humanité, en tant que communauté des hommes rendus à leur identité véritable (ce qui implique, mais ne se résume pas à leur désaliénation), et (3) l'angoisse profonde et lucide devant les remous sociopolitiques en lesquels semble se manifester l'imminence d'un cataclysme. Que ce soit dans l'analyse qu'il dresse de la subjectivité humaine ou de la temporalité, dans leur rapport à une nouvelle forme d'ontologie que Bataille invente et fonde en même temps que d'autres penseurs (comme Heidegger, Tillich, ou Ernst Bloch) ; ou dans son analyse du sens de la production technique, dans son opposition à la création artistique, que Bataille interprète dans des catégories souvent analogues à celles que mobilisent ses contemporains allemands pour tenter de produire une "théorie" de l'expressionnisme ; ou encore dans son analyse sociopolitique de l'émergence du fascisme, par opposition à ce que serait un prophétisme authentiquement révolutionnaire : dans tous ces espaces, Bataille constitue sans aucun doute le principal répondant français à ses homologues européens, et notamment allemands, sans qu'on puisse le rattacher à aucune école. On pourrait dire de Bataille qu'il n'a eu ni disciples ni modèle ; il n'eut qu'un seul maître en philosophie, Chestov (qui, lui aussi, fait encore l'objet d'une méconnaissance tenace de la part de la communauté philosophique française), et de ce maître il n'y avait rien à "apprendre", si ce n'est une manière de questionner et de renverser les évidences.

En ce qui concerne Bergson, dont le poids dans la philosophie européenne des années 20 est indéniable, on peut enfin remarquer que, si Bataille lui-même s'est souvent approché des thèses bergsoniennes (concernant le temps, la dimension non-logique de la vie, etc.), il ne les a le plus souvent abandonnées que pour les approfondir, les radicaliser d'une façon qui, philosophiquement, constitue à la fois un risque et une opportunité.

Risque et opportunité : on peut illustrer ce double aspect de la pensée de Bataille par sa pensée politique, notamment dans ses premiers écrits. L'anti-parlementarisme de Bataille l'a indubitablement conduit à ne pas vouloir défendre le système (pseudo-)démocratique bourgeois face à la montée du nazisme ; relu à la lumière de la catastrophe qui a suivi, ce refus pourrait nous apparaître discutable, voire coupable. Mais ce refus de la solidarité avec les instances républicaines repose, non sur des positions doctrinales (marxistes, anarchistes, ou autres), mais sur un réalisme sociologique qui, si on le considère, lui aussi, à la lumière de la catastrophe ultérieure, semble incomparablement plus adéquat à la réalité de l'Europe des années 20, que les appels au "supplément d'âme" de Bergson ou l'optimisme socialiste de Durkheim.

Bataille ne voyait certes pas qu'abomination dans la part irrationnelle et sauvage de l'homme : il y voyait le secret de ce qui faisait à la fois la réalité du réel, et l'humanité de l'homme. Il est impossible pour Bataille de détruire la part maudite, en l'enchaînant dans les fers du travail et de l'utilité, sans dénaturer l'homme et la nature. Mais justement, c'est parce que Bataille ne croit pas à la possibilité réelle de cette dénaturation (qui reviendrait simplement à détruire le réel qui fonde le système de nos illusions) qu'il saisit la nécessité et l'urgence d'une libération des forces explosives, volcaniques, insurrectionnelles, sous une forme qui, sans correspondre en rien aux réquisits de la sagesse bourgeoise, n'en resterait pas moins humaine. L'homme, en renouant avec les exigences que lui prescrit sa nature authentique, en s'élançant vers le mode d'existence que scande le prophétisme humaniste de Bataille, ne sera certes pas un voisin paisible et raisonnable. Mais il se révèlera sans doute moins barbare, inhumain que son homologue aliéné qui, rendu à sa sauvagerie dans l'irresponsabilité des foules fanatisées, n'aura plus rien d'un humaniste, même transformé. C'est parce que Bataille pressentait et redoutait la catastrophe qui s'est réalisée qu'il ne voyait, comme seule alternative soutenable, qu'une autre forme de libération révolutionnaire de masse.

Les premiers livres philosophiques de Bataille sont tardifs ; ses premiers écrits philosophiques sont des articles qu'il publie dans des revues que, la plupart du temps, il a lui-même créées (et dont la vie sera souvent éphémère). Ce sont ces premiers écrits que réunit le premier tome des "Oeuvres complètes" parues chez Gallimard ; et c'est dans ces premiers écrits que se forgent, avec toute la violence et l'innocence d'une éruption, les principales intuitions philosophiques de Bataille.

Nous proposons d'abord ici une introduction à ses premiers écrits, accompagnée d'une anthologie correspondante.

Premiers Ecrits (1922-1940)