L'autre en moi (2)

Nous nous proposons ici d'étudier les risques d'un rejet radical de l'Autre en moi ; mais le délire (provisoire) de Mallarmé et la démence (définitive) de Nietzsche nous avertissent déjà du danger qu'il peut y avoir à le laisser s'exprimer de façon trop... impétueuse.

En réalité, nous avons déjà croisé le principal danger qui guette celui en lequel l'Autre déborde le moi : c'est la dissolution du Moi lui-même. Qu'on le nomme l'Autre, le Ça, l'inconscient collectif, ce "quelque chose" en moi qui n'est pas moi peut, lorsque la conscience en perd la maîtrise, faire imploser le Moi qui se disloque (dans la schizophrénie) ou qui se dissout par inflation (dans la psychose jungienne). Nous ne reviendrons pas ici sur ce danger, abordé ailleurs, mais nous en garderons l'idée selon laquelle la prise de pouvoir de l'Autre en moi peut aboutir, non à la mort, mais à la folie. Au sens strict, l'aliénation est "la dépossession de l'individu et sa perte de maîtrise de ses forces propres au profit de puissances supérieures" : si l'Autre en moi exerce cette puissance, je deviens fou, aliéné.

Aliénation : un dessin de Goya (XVIII°)

Nous développerons ici un autre type d'aliénation : celle qui m'aliène à l'Autre hors de moi ; ou, plus exactement, l'aliénation à un Autre extérieur intériorisé...  Le désir de l'autre, nous l'avons vu, est désir du désir de l'autre. Ce qui ne constitue pas, en soi, une aliénation, puisqu'en devenant l'objet du désir de l'autre, c'est bien mon désir que je réalise ici. L'aliénation commence lorsque, pour devenir l'objet du désir de l'autre, il me faut réaliser des désirs qui ne sont plus les miens, mais ceux de l'autre.

Pour Jung, ce danger est inhérent à l'éducation familiale. La fonction même des parents les contraint, durant un certain nombre d'années, à assumer la charge consistant à déterminer ce que sont les besoins véritables de leur enfant, fût-ce au mépris de son dissentiment. "Je sais mieux que toi ce qui est bien/bon pour toi" : telle est la parole de sagesse (et de responsabilité) du tuteur familial. Le problème est que cette situation ne saurait durer : on pourrait même considérer que la tâche de l'éducation est précisément de mener l'enfant à en sortir. Vient le moment où seul l'enfant peut déterminer ce que sont les choix qui correspondent à son identité : où il doit décider en son nom.  Or, pour Jung, il n'est pas chose facile de passer de l'une à l'autre étapes : les parents auront une tendance naturelle, non à contraindre explicitement leur enfant à réaliser ce que, eux, considèrent comme désirable, mais à projeter sur leur enfant les désirs qu'eux-mêmes n'ont pas satisfaits. On sait que, pour Jung, tout ce qui est refoulé est nécessairement projeté : et un désir fondamental trahi est un bon candidat au refoulement.

Par conséquent, tout milieu familial tendra à projeter sur l'enfant les désirs qui sont restés inassouvis, les espérances déçues ; et l'on sait que, pour Jung, la projection est efficace : autrui est effectivement influencé par les projections que j'effectue sur lui. Cette influence est ici renforcée par la logique même du désir : si l'objet du désir est d'être objet de désir, le désir (de l'enfant) est désir de reconnaissance (par les parents), et c'est en réalisant ce que ses parents considèrent comme désirable que l'enfant pourra satisfaire ce désir de reconnaissance. Et non en réalisant les désirs qui sont les siens, qui sont en accord avec son identité. A titre d'illustration populaire, on sait à quoi cette contradiction entre la fidélité à la parole parentale et le désir identitaire aboutit dans le cas de Neil, le jeune héros du cercle des Poètes Disparus...

Mais cette dynamique de l'aliénation n'a rien de spécifiquement familiale : elle se produit dès qu'autrui est posé par moi comme LE sujet dont la reconnaissance devient l'unique critère, la seule mesure de ma propre valeur. Cette reconnaissance que l'on pourrait dire totalitaire constitue bien une aliénation dans la mesure où Autrui devient la voix de ma propre conscience : je transfère à l'Autre le droit de décider ce que, comme dirait Sartre, "j'ai à être". C'est ce qu'illustrent magnifiquement les Liaisons Dangereuses, à travers la relation entre le Vicomte de Valmont et la Marquise de Merteuil : Valmont a fait de sa reconnaissance par sa "partenaire" le seul et unique critère de mesure de sa propre valeur, le seul sujet-objet de son "désir", au mépris de ses désirs les plus profonds. Il ne s'agit pas vraiment ici d'une interprétation de l'oeuvre de Laclos, mais d'une simple lecture de ce que dit la Marquise dans la lettre qu'elle envoie au Comte suite à l'annonce (pitoyable) de son Adieu à la Présidente :

Sérieusement, Vicomte, vous avez quitté la Présidente ?  vous lui avez envoyé la lettre que je vous avais faite pour elle ? En vérité, vous êtes charmant ; & vous avez surpassé mon attente ! J’avoue de bonne foi que ce triomphe me flatte plus que tous ceux que j’ai pu obtenir jusqu’à présent. Vous allez trouver peut-être que j’évalue bien haut cette femme, que naguère j’appréciais si peu ; point du tout : mais c’est que ce n’est pas sur elle que j’ai remporté cet avantage ; c’est sur vous : voilà le plaisant, & ce qui est vraiment délicieux.

Oui, Vicomte, vous aimiez beaucoup Mme de Tourvel, & même vous l’aimez encore ; vous l’aimez comme un fou : mais parce que je m’amusais à vous en faire honte, vous l’avez bravement sacrifiée. Vous en auriez sacrifié mille, plutôt que de souffrir une plaisanterie. Où nous conduit pourtant la vanité ! Le sage a bien raison, quand il dit qu’elle est l’ennemie du bonheur.

 La Marquise avait dit (en substance) : "si j'étais vous..." j'enverrais cette lettre. En l'envoyant mot pour mot, le Vicomte ne fait qu'affirmer : vous êtes effectivement moi. J'ai renoncé à l'usage de mon propre arbitre, à me conformer à mes désirs et à ma volonté raisonnée, pour faire de vous l'unique sujet de mes actions.

Par amour ? Non, et la Marquise ne s'y trompe pas : le sacrifice de soi, de nos propres tendances, au nom d'un amour véritable vécu et posé comme absolu est encore une forme de fidélité à soi-même. En renonçant, par amour, à ses croyances puritaines, la Présidente reste fidèle à elle-même puisqu'elle pose cet amour comme principe ultime de ses actes : en s'y conformant, elle obéit à sa propre nature. Le problème serait plutôt ici que la Présidente trouve moyen de choisir en faisant en sorte de "ne plus être en état de choisir", ce qui n'est pas sans ressembler à de la mauvaise foi sartrienne... 

Fragonard, Le verrou (XVIII°)

- Non ! s’écria-t-elle…" A ce dernier mot elle se précipita, ou plutôt tomba évanouie entre mes bras. Comme je doutais encore d’un si heureux succès, je feignis un grand effroi ; mais tout en m’effrayant, je la conduisais, ou la portais, vers le lieu précédemment désigné pour le champ de ma gloire ; & en effet, elle ne revint à elle que soumise & déjà livrée à son heureux vainqueur. (Lettre CXXV)

Un meilleur exemple de sacrifice d'une partie de soi au nom d'un amour vécu comme "par-delà bien et mal" serait donc l'héroïne de "La prisonnière", un film de Georges Clouzot, dans lequel une femme accepte explicitement, matériellement, jusqu'aux mises en scène de l'humiliation violente par amour pour l'homme qu'elle a choisi.

(Remarque : vous pouvez citer sans hésitation Clouzot dans une copie de philo. Même s'il s'agit sans doute de l'un des films les plus dérangeants de l'histoire du cinéma, son réalisateur fait partie de la "grande tradition" du 7e Art français...)

Rien de tel chez Valmont ; chez lui, ce n'est pas par amour qu'il renonce à son désir le plus fondamental, à celle qu'il aime "comme un fou" (selon l'expression de la Marquise). C'est (idem) par vanité.  C'est-à-dire pour obtenir une représentation glorieuse de lui-même, après avoir fait de la Marquise le seul et unique juge de sa gloire. La Marquise écrivait à Valmont : vous ne pouvez être que le tyran ou l'esclave d'une femme. On pourrait dire qu'il va plus loin que l'esclavage : un esclave fait de son maître le seul et unique juge de ce qu'il doit faire : Valmont, lui, a fait de la Marquise le seul et unique juge de ce qu'il vaut, de ce qu'il est.

Ce qui est la définition même de l'aliénation.

Nous saisissons donc l'enjeu que constitue la reconnaissance de l'Autre en moi : le fait de le nier conduit à la stérilité ou à la mort, quand le fait de se  soumettre à lui conduit à la démence et à l'aliénation. A l'issue de ce parcours, le terme du voyage initiatique apparaît clairement : le but est de devenir l'Autre que l'on est, sans devenir autre que ce que l'on est.

Devenir l'Autre... : c'est-à-dire ne pas demeurer ce que nous sommes actuellement, ce que nous sommes déjà : réaliser de nouveaux possibles, actualiser les potentialités qui sont les nôtres mais qui dorment encore, devenir. C'est le sens que le dandysme (celui d'Oscar Wilde) donnait à "l'expérience" : se confronter au plus grand nombre possible de situations et d'émotions, pour faire venir au jour toutes les facettes de notre être, tenter le plus grand nombre de rôles. L'idée (nietzschéenne) est ici d'accompagner la vie dans son mouvement même, accepter que l'existence elle-même soit une mort et une renaissance perpétuelle, et que la seule mort véritable serait de... "se laisser vivre".

...que l'on est : c'est-à-dire trouver ce que sont les désirs qui sont véritablement nôtres, le rôle dans lequel nous ne sommes plus acteurs, la vie qui me mène à trahir ce que je suis actuellement pour mieux être fidèle à ce que je suis réellement. Dans le registre professionnel, on pourrait ici parler de "vocation" : la vocation, c'est la voix qui nous "appelle à être" quelque chose, quelqu'un que nous ne sommes pas encore, mais qui constitue un point d'accomplissement de notre identité, de notre personnalité. La vocation n'est ni une fonction que me désigne le corps social, ni un rêve que d'autres ont rêvé : c'est le mode de vie dans lequel j'accomplis ma nature, je "me" réalise : je deviens dans la réalité ce que je suis réellement.

Rester ce que l'on est déjà, c'est mourir ; devenir autre que ce que l'on est, c'est se trahir. Devenir l'Autre que nous portons en nous, c'est vivre dans la fidélité à soi-même. Par où se trouvent reliées les deux exigences les plus fondamentales de la philosophie du sujet : celle qui nous demande de trouver ce que nous sommes, de définir nos désirs identitaires, bref d'identifier qui l'on est. C'est l'impératif socratique, emprunté au fronton du temple de Delphes :

Connais-toi toi-même

C'est cette exigence qui donne sens à tous les voyages initiatiques, qui sont autant de quêtes identitaires. Et l'on doit d'ailleurs remarquer que ce n'est pas nécessairement le terme du voyage qui est grand, mais le fait de l'accomplir. Au bout du chemin, il se peut que comme Candide votre identité n'apparaisse que sous la forme de l'impératif "cultive ton jardin"... (Pire encore : il se peut que la terre promise soit tout simplement votre terre natale, et que le temps passé à voyager ait été autant de temps de perdu ! C'est un peu le sens des dernières pages de "l'Education sentimentale" dans lesquelles Frédéric et Deslauriers, se remémorant le passé, finissent par identifier le bonheur avec l'épisode de "la Turque", une prostituée de leur adolescence...) Mais il se peut aussi que cet être que nous sommes diffère du personnage anonyme et conforme que nous ne manquerons pas de devenir si nous nous épargnons la peine de nous trouver. Et nous deviendrons alors semblable à ce personnage impersonnel qu'entrevoit au petit matin Saint Exupéry dans ce merveilleux texte de Terre des hommes :

 

" Je surprenais aussi les confidences que l’on échangeait à voix basse. Elles portaient sur les maladies, l’argent, les tristes soucis domestiques. Elles montraient les murs de la prison terne dans laquelle ces hommes s’étaient enfermés. Et, brusquement, m’apparut le visage de la destinée.

Vieux bureaucrate, mon camarade ici présent, nul ne t’a jamais fait évader et tu n’en es point responsable. Tu as construit ta paix à force d’aveugler de ciment, comme le font les termites, toutes les échappées vers la lumière. Tu t’es roulé en boule dans ta sécurité bourgeoise, tes routines, les rites étouffants de ta vie provinciale, tu as élevé cet humble rempart contre les vents et les marées et les étoiles. Tu ne veux point t’inquiéter des grands problèmes, tu as eu bien assez de mal à oublier ta condition d’homme. Tu n’es point l’habitant d’une planète errante, tu ne te poses point de questions sans réponses : tu es un petit bourgeois de Toulouse. Nul ne t’a saisi par les épaules quand il en était temps encore. Maintenant, la glaise dont tu es formé a séché, et s’est durcie, et nul en toi ne saurait désormais réveiller le musicien endormi ou le poète, ou l’astronome qui peut-être t’habitait d’abord. "

La seconde exigence est celle qui nous commande d'assumer cette identité trouvée, de réaliser cet être que nous ne sommes pas encore mais que nous avons à être, de rejoindre notre mythe (pour parler comme Jung) ou d'accomplir notre destinée. C'est l'impératif nietzschéen, emprunté à Pindare (un poète lyrique grec) :

Deviens ce que tu es

Une traduction plus rigoureuse de la formule allemande donnée (par exemple) dans Le Gai Savoir  (§ 270 : "Du sollst der werden, der du bist") serait : "tu dois devenir celui que tu es". Le voyage initiatique nous rend dépositaire d'un savoir concernant notre identité ; l'injonction nietzschéenne nous appelle à assumer ce savoir par notre vie elle-même. Car attention ! Devenir celui que l'on est, c'est encore devenir... il ne s'agit pas de s'identifier à une forme fixe, mais de vivre une vie conforme à l'être que nous sommes.

Faire de notre vie un mouvement perpétuel, une création toujours renouvelée, mais dont la cohérence, la logique interne nous rapproche peu d'un accomplissement qui en éclaire l'unité et l'identité. Bref, conformément à un autre impératif nietzschéen : faire de notre vie une oeuvre d'art... 

Jackson Pollock, Full Fathom Five