Inconscient collectif (Freud)

Nous cherchons ici à reparcourir le chemin qui mène, chez Freud, de l'inconscient individuel à l'inconscient collectif. Il convient ici d'être prudent, car cette notion psychanalytique, qui a connu le succès bien au-delà du champ de la psychanalyse, peut être prise en plusieurs sens très distincts. L'inventeur de ce concept, Jung, l'utilisera d'ailleurs dans une acception bien différente de celle que nous allons esquisser ici.

Précisons tout d'abord le socle fondamental de l'approche freudienne de l'inconscient collectif ; pour Freud, seul ce qui a été refoulé peut être considéré comme faisant partie de "l'inconscient". L'inconscient est donc le résultat d'un acte psychique particulier opéré par l'individu lui-même, et l'on peut donc déjà supposer que, chez Freud, il ne saurait y avoir "d'inconscient collectif" au sens propre. Si seul peut faire partie de l'inconscient ce qui a été refoulé, et si le refoulement est un acte psychique individuel, alors il n'y a d'inconscient... qu'individuel. Un collectif n'a pas de Ca, de Moi ou de Surmoi ; un collectif n'a pas de psychisme; un collectif ne peut donc pas "refouler" ses pulsions, etc. Un collectif n'a donc pas d'inconscient. Parler "d'inconscient collectif" ne peut donc vouloir dire qu'une chose : il existe entre les inconscients individuels des individus des ressemblances, des analogies, des isomorphismes qu'il faut chercher à expliquer. Comme expliquer que, dans certaines circonstances, plusieurs individus forment le "même" idéal du Moi ? le "même" Surmoi ? etc.

C'est à ce type de questions que la psychanalyse des foules par Freud cherche à répondre (vous trouverez le texte ici). Car, d'emblée, la foule fait apparaître deux phénomènes psychiques étranges :

     a) dans la foule, les individus fraternisent ("toute hostilité disparaît dans la foule"...)

     b) dans la foule, les individus tendent à devenir identiques ("les individus semblent taillés selon le même patron")

Pour Freud, si les individus cessent d'être égoïstes, individualistes dans la foule, c'est nécessairement que l'amour de soi (narcissisme : la libido investit le Moi lui-même) s'est converti en amour d'autrui (libido objectale : les pulsions amour-éros investissent des objets extérieurs). La question est de savoir pourquoi. Sont-ce véritablement les autres que l'individu aime dans la foule ?

Par ailleurs, si les individus tendent à devenir identiques, s'ils adoptent un comportement commun, c'est que les instances psychiques qui régissent ce comportement tendent à devenir similaires : il faudrait donc admettre que, dans la foule, les individus produisent un Idéal du Moi (et un Surmoi) identiques. La question est, encore une fois, de savoir pourquoi.

"Foule", une toile de Olivier Suire-Verley

Repartons du processus de formation de la personnalité. Pour Freud, l'individu forge son idéal du Moi et son Surmoi par l'introjection (identification) d'un modèle posé comme objet d'amour. Nous avons vu comment a première identification prenait comme modèle la figure du Père ; mais si cette identification originelle sert de fondement à toutes celles qui suivent, celles-ci n'en sont pas moins diverses et variées. Dans chaque groupe social, dans chaque collectif (famille, association, corporation, nation...) l'individu trouve de nouveaux modèles auxquels s'identifier, de nouvelles figures dont il intériorise les impératifs (et les interdits) par introjection. Il faut donc concevoir "l'idéal du Moi" d'un individu comme un système composite, le résultat mosaïque d'une multitude de modèles empruntés à une pluralité de collectifs. Et c'est précisément ce caractère composite qui fait de la psyché de chaque individu une psyché particulière, unique (nul ne constitue sa mosaïque personnelle à partir des mêmes modèles (exclusivement) que son voisin). Si le psychisme individuel est unique, c'est parce qu'il est une synthèse inédite de modèles différents (et non parce qu'il serait l'émanation d'une substance transcendante, "l'âme", définissant l'identité de l'individu devant le regard de Dieu...)

Jean-Luc Olivier, Fleurs de l'âme : désespoir (2006)

Soit. Mais dans ce cas, comment se fait-il que les individus deviennent similaires dans la foule ?  Comment expliquer qu'ils semblent (au moins provisoirement) animés par un "idéal du Moi" identique ?

Pour Freud, la réponse est simple : si les individus d'une foule semblent constituer un idéal du Moi identique, c'est parce qu'ils s'identifient tous au même modèle. Dans la foule, un nouvel idéal du Moi s'impose (au moins provisoirement) issu de l'introjection d'un modèle qui est le même pour tous les individus. Les membres de la foule sont donc bien, en un sens, "taillés sur le même patron", puisqu'ils forgent leur identité, leur modèle interne, par l'introjection d'un modèle commun.

Mais du coup on comprend également que les individus fraternisent ! Car bien évidemment, celui qui se trouve ainsi désigné comme modèle collectif, comme support partagé des identifications personnelles, apparaît ainsi comme le Père de la Foule. Ce n'est que dans la mesure où il revivifie l'archétype de la figure paternelle, dans la mesure où il permet la reproduction du geste fondateur de l'Idéal du Moi par identification au "premier modèle" que le modèle commun peut s'imposer à tous les membres de la foule et instituer (provisoirement ou non) un nouvel Idéal du Moi, identique chez tous. On comprend dès lors que les attributs qui déterminent le choix du Père (de la foule) soient ceux de la figure paternelle originelle. L'individu qui se trouve désigné comme père est celui qui jouit (ou qui est censé jouir) d'une grande "force" et d'une grande "liberté en libido" : où l'on retrouve la puissance de l'autorité (la Loi) et ce privilège sexuel exclusif (la possession de la mère) incarnés par le Père.

On peut donc considérer que c'est au sens propre que les individus "fraternisent" dans la foule : en s'identifiant tous au même Père, ils deviennent eux-mêmes les "con-frères" et con-soeurs du groupe social unifié.

Pour prendre deux illustrations simples, mais classiques, voici deux "pères de la foule" du XX° siècle :

Mussolini...

...et Lénine.

Mais, aussi parlant que soient ces exemples, on aurait tort de réduire la portée de Freud aux phénomènes de ce type. Pour Freud, toute foule tend à désigner une figure paternelle, et c'est par ce geste qu'elle s'unifie dans une confrérie. La solidarité naît de l'identification commune à une figure posée comme modèle symbolique ; ce qui peut d'ailleurs exiger que la "représentation" sacralisée du modèle prenne son autonomie par rapport à la personne réelle... Le personnage réel n'est que le porteur d'un idéal qui le dépasse, qu'il désigne comme un symbole, et que les individus s'approprient (et revendiquent) à travers lui. En gardant cela en mémoire, on trouve d'autres "pères de la foule" dont la portée unifiante est (ou fut) tout aussi puissante, dans la mesure où l'idéal qu'ils incarnent (aux yeux de la foule) est ce qui permet à la foule de se solidariser par une identification explicite à un modèle commun. Que le personnage "réel" corresponde véritablement à l'idéal n'a, en fait, pas grande importance... En voici donc deux autres (dont je suppose qu'il ne sera pas nécessaire de les nommer...) :

... et le second :

 C'est dans et par l'amour du Père collectif que les individus fraternisent, permettant l'émergence de ce que l'on peut dès lors appeler un corps social ; dans la mesure où les individus deviennent les fils d'une incarnation du Père, toute foule s'apparente ainsi à une Eglise dont les frères sont le corps collectif d'une incarnation du Père.

Soit. Mais il serait cependant réducteur de s'en tenir à cette idée d'une fraternisation collective, de cette communion dans l'amour du Père. Car que deviennent alors les pulsions agressives ? Doit-on admettre qu'elles se trouvent balayées, emportées dans ce flot d'amour qui unifie les fidèles ?  Evidemment non. De même que le Père opère la convergence des libidos individuelles, il sera nécessaire de focaliser l'agressivité des individus vers un objet commun qui, lui aussi, produira l'unification du corps social. Les individus ne fraternisent pas seulement dans l'amour : en tant qu'êtres humains, ils doivent également fraterniser dans la haine. On trouve une illustration de cette idée chez Orwell (1984), dans l'institution des "deux minutes de la haine", quotidiennes et obligatoires, manifestations d'hystérie collective durant laquelle toute l'agressivité se trouve projetée sur la figure de l'Ennemi, le "Traître Emmanuel Goldstein"... qui n'est qu'une construction du régime lui-même.

 

(Les deux minutes de la haine dans l'une des adaptations cinématographiques du roman d'Orwell)

Les grands meneurs politiques n'ont d'ailleurs pas attendu les analyses de Freud pour le comprendre. Prenons le cas de Bismarck, premier chancelier de l'Empire allemand (de 1871 à 1890). Bismarck avait saisi que, pour unifier l'Allemagne, il était tout aussi nécessaire de produire l'incarnation de l'unité nationale dans la figure du "Reichskanzler" (lui-même) que de nourrir le patriotisme par la haine de l'ennemi. C'est par la guerre que Bismarck produisit l'unification allemande, la guerre qui signifie toujours à la fois ralliement à la figure du Chef, et libération de la violence face à l'ennemi (l'Autriche, la France). Bismarck avait ainsi compris l'unité profonde qui relie l'unification sociale dans l'amour-identification au Chef, et la cohésion sociale dans la haine de l'Ennemi.

C'est aussi ce qu'avait compris de Gaulle. Le défi auquel de Gaulle se voit confronté dans l'immédiat après-guerre est colossal : il doit recréer l'unité nationale dans un contexte où, d'une part, le peuple français est éminemment divisé (selon un clivage Résistants / Collaborateurs qui tend à absorber les autres), et où, d'autre part, l'écrasante majorité du corps social appartient précisément à la "France" qu'il s'agit de faire disparaître. La réponse de de Gaulle à ce défi porte un nom : le résistancialisme. Il s'agit de produire un mythe selon lequel tous les Français auraient été unanimement résistants durant l'Occupation. Or pour que ce mythe puisse s'édifier, pour que l'unité nationale puisse se reconstituer dans une commune identification de tous les Français au modèle de la résistance, il est nécessaire que la résistance elle-même s'incarne dans la personne d'un chef qui en serait le symbole. C'est par l'identification collective à la figure d'un chef représentant l'idéal de la résistance que l'unité nationale pourra être restaurée. Cette incarnation, véritable "Père de la Nation" au sens le plus freudien, sera de Gaulle lui-même.

Tous les Français deviennent ainsi des résistants par l'identification collective à la figure du Père de la Nation posée comme incarnation de la Résistance ; et c'est de cette identification collective que renaît l'unité nationale. Mais, cette fois encore, que deviennent les pulsions agressives ? Les chefs de la Résistance savent qu'il est impossible de ne pas ouvrir un espace d'expression à la haine, l'agressivité, la violence que la guerre a nourries et qui, sans exutoire, s'exprimeraient à travers les conflits sociaux (ce qu'il faut précisément éviter) ou se retourneraient en culpabilité (idem). En d'autres termes, à la convergence libératoire de l'amour dans la figure du Père, doit répondre une libération collective et cathartique de la haine.

Les anthropologues nous apprennent que l'une des plus vieilles stratégies mises en oeuvre par les communautés humaines pour extérioriser de manière expiatoire mais ciblée la violence endémique pour éviter qu'elle aboutisse à une agressivité entre les membres est l'institution d'un "bouc émissaire". Selon René Girard (encore lui), le bouc émissaire permet de sauvegarder l'unité du corps social en projetant la violence sur un objet spécifique, qui doit incarner la culpabilité collective (tout en étant suffisamment faible pour pouvoir être châtié sans véritable rapport de force).  

Dans l'épuration de l'immédiat après-guerre, la figure du bouc émissaire prend plusieurs formes ; mais on aurait tort de considérer "le collaborateur" comme un bouc émissaire véritable : c'est une catégorie trop générale, trop floue, qui renvoie à une part beaucoup trop grande de la population... et qui contredit précisément le projet d'unification nationale (c'est ce qui explique en partie les trois lois d'amnistie pour les "épurés" votées par le gouvernement français en 1947, 1951 et 1953). En revanche, on trouve une très belle illustration du "bouc émissaire" dans la figure de la "femme-traître", celle qui a couché avec l'occupant. Culpabilité symbolique (que l'on désigne alors sous le nom de "collaboration sentimentale" ou... "horizontale"), faiblesse et minorité ciblée : c'est tout naturellement vers elle que se tournera la violence expiatoire de l'épuration pré-juridique des journées "d'euphorie" de la Libération.

On retrouve d'ailleurs dans la "cérémonie de la tonte" bon nombre d'éléments des rituels liés au bouc émissaire : lieu public symbolique (place de la mairie, du marché, monument aux morts...), exhibition (la tondue est promenée en cortège, ce qu'on appelle le « le carnaval moche »), haine collective (tout au long du châtiment, la foule invective et insulte la tondue), marquage du corps.  Entre mai 1944 et février 1946, plus de 20 000 femmes seront tondues dans 77 départements (sur les 90 que compte la France de l'époque). Ce que ces femmes ont payé, c'est probablement moins le prix de leur "faute" que celui de l'unification nationale. L'acclamation de de Gaulle permet l'identification des citoyens à ce qu'ils sont désormais ; la tonte des femmes permet le rejet expiatoire de ce qu'ils n'ont (ainsi) jamais été. Elles sont à la communion dans la haine (de l'Ennemi) ce que De Gaulle est à la solidarité dans l'Amour (du Père). 

Article Midi Libre le N°4, du 30 aout 1944 - Document collection Philippe Ritter
Les femmes tondues de Nîmes exposées à la populace.

 

Voilà... ce que l'on pourrait proposer comme approche "freudienne" de la Libération. En tant qu'approche interprétative, elle reste évidemment discutable ; mais elle doit vous indiquer que des concepts comme celui d'"inconscient collectif" n'ont de sens que si on les applique au réel, c'est-à-dire si on les utilise comme hypothèses interprétatives  pour donner une signification (ou du moins un éclairage) à un ensemble de faits. A garder en mémoire lorsque nous entrerons dans la pensée de Jung...

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